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BICYCLETTES EN SERIE

Passé le temps de ce que l'on appelait les bicyclettes de luxe, les Gentlemen's bicycles, des engins très chers et dont peu de privilégies avaient l'exclusivité, comme les Dursley Pedersen (1893), Lea Francis, Beston Humber ou la très spéciale Golden Sunbeam, qui n'étaient à la portée que de quelques bourses, le moment vint ou les grandes et petites entreprises se misent a produire en masse des bicyclettes standard. Avec la fabrication de bicyclettes d'acier en série, qui n'en étaient pas moins de grande qualité, les prix baissèrent sensiblement. Ainsi, ces machines, entre la fin du XIXe siècle et le premier quart du xxe siècle, se popularisèrent d'une manière jusque-la insoupçonnable. Le secret d'une telle variété résidait essentiellement dans l'adéquation de l'industrie aux temps nouveaux. L'entreprise qui se consacrait à la production des bicyclettes était en général petite où moyenne, ce qui rendait sa survie plus facile, car les coûts salariaux et d'administration étaient moins élevés. Ce nouveau type de locomotion mécanique, héritier direct de la révolution industrielle, devait aussi entraîner d'autres changements importants. Pierre Giffard, apôtre français du vélocipédisme, publia en 1899 un livre prophétique intitule La Fin du cheval, Il y disait :

« Nous voici à la frontière d'un siècle qui verra l'homme se séparer du cheval. Ce sera la fin d'une collaboration qui dure depuis des milliers d'années [...]. L'apparition de la bicyclette d'abord, et ensuite de l'automobile, a enseigné au "roi de la création" que, sur la route comme sur les voies ferrées, la mécanique, miraculeusement simplifiée, est prête à le déposséder du rôle prépondérant qu'il a joué jusque-là dans l'histoire de la Terre ».

                                         « L'homme a cessé d'être l'un des animaux les plus lents »

Grâce a la bicyclette, ou se rejoignent mécanique et biologique, l'homme a cessé d'être l'un des animaux les plus lents peuplant la surface de la planète, pour se placer parmi les plus rapides. Bien plus, la bicyclette devait influer indirectement sur l'avenir, car les inventions qui cherchaient a améliorer la pratique du vélocipédisme finirent par intervenir d'une façon ou d'une autre dans le développement des autres moyens de locomotion comme l'automobile ou l'avion. Cette popularisation du cyclisme finit presque par rendre vraie l'amusante remarque du journaliste Baudry de Saunier, qui écrivait en 1893 :

« Je ne connais que deux raisons admissibles pour qu'un homme sensé refuse les délices de la vélocipédie ; la pauvreté et les hémorroïdes. Le récalcitrant qui ne souffre pas du premier de ces malheurs, souffre du second ».

Le cyclisme allait se faire de plus en plus populaire, à mesure que l'on avançait dans le xxe siècle. Avec le temps, la bicyclette deviendra accessible aux ouvriers qui la produisent.

Avènement de la bicyclette

« L'avènement de la bicyclette, écrivit Joseph Henry Rosny en 1898, est quelque chose d'infiniment plus important qu'une nouveauté sociale: c'est l'un des plus grands événements humains qui se sont produits depuis l'origine de notre race. Et je ne sais si l'invention du feu, de l'écriture ou de l'imprimerie eut plus d'importance, mais je vois clairement que la bête lente en laquelle s'était converti l'homme après avoir sacrifié ses pattes avant pour toucher l'univers, est devenue non une bête rapide, mais l'une des plus rapides. Les conséquences d'un tel fait sont incalculables et je ne développerai pas ici la thèse selon laquelle la bicyclette serait le premier stade de l'aviation ».

DEMOCRATISATION DU CYCLISME (entre 1890 et 1936)

Entre 1890 et 1936 s'éteint un monde, celui des aristocrates, celui de la civilisation à cheval. Cette mort apportera avec elle la naissance d'une nouvelle société où les classes populaires ne serviront pas simplement à produire, mais pourront elles aussi consommer une partie des biens qu'elles produisent; parmi les biens de consommation figureront le temps libre et les espaces de repos, en dehors du travail.

   « Une bicyclette ordinaire équivalait en 1895 au salaire de 800 heures de travail d'un ouvrier ».

Dans ce nouveau panorama, la bicyclette jouera un rôle prépondérant: les riches achèteront des automobiles, les ouvriers des bicyclettes - et ce de plus en plus, avec la baisse continue des prix. Ainsi, si une bicyclette ordinaire équivalait en 1895 au salaire de 800 heures de travail d'un ouvrier, son coût correspondait à 200 heures en 1925, et cette baisse se poursuivit dans le temps.
« Nous sommes à l'aube d'une grande révolution mondiale. L'esprit humain est sur le point de changer » écrivait Fortunio dans les pages de L"Auto Vélo du 30 novembre 1900.

« Un professeur de philosophie du Collège de France me disait: [...] en diffusant à travers le monde ces nouveaux moyens de transport, et surtout ceux dans lesquels l'être humain est actif, créateur physique ou moral de sa propre vitesse, comme c'est le cas de la bicyclette ou de l'automobile [...]. En créant dans nos têtes et dans celles des autres une série de sensations ultra rapides, nous avons détruit un équilibre plus de vingt fois séculaire. Quand s'établira le nouveau, il est probable que la littérature, la musique, l'art et, en un mot, tout ce que nous pourrons comparer avec ces nouvelles sensations, tout sera modifié. Et la poésie, l'art, la musique des races futures seront aussi différents des nôtres qu'ils le seraient d'une humanité qui n'aurait pas avancé ».

 
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